Depuis l’annonce, mardi, de la Confédération africaine de football (CAF) d’annuler la victoire du Sénégal en finale de la Coupe d’Afrique des Nations et d’attribuer le titre au Maroc, les deux fédérations se préparent à un affrontement juridique devant le Tribunal arbitral du sport (TAS). Afin de mieux comprendre les enjeux et le déroulement de cette procédure, le média Onze Mondial a sollicité l’analyse de Romain Bizzini, avocat au barreau de Paris, spécialisé en droit des affaires et en droit du sport, et habitué des procédures devant cette juridiction.
Le rôle et le fonctionnement du TAS

Le TAS, basé en Suisse, est une juridiction internationale spécialisée dans les litiges sportifs. À l’instar des tribunaux étatiques, il tranche des différends impliquant des athlètes, des clubs ou des fédérations. Son fonctionnement repose sur un système d’arbitrage, encadré par le droit suisse et les règlements des instances sportives concernées, en l’occurrence ceux de la CAF.
L’institution comprend trois chambres : ordinaire, antidopage et d’appel. Dans ce dossier, c’est la chambre d’appel qui sera saisie, puisqu’elle examine les recours contre les décisions disciplinaires. Le recours au TAS suppose l’accord préalable des parties, ce qui est prévu dans les statuts des fédérations, rendant difficile toute contestation de sa compétence.
Les étapes de la procédure
Pour saisir le TAS, la Fédération sénégalaise de football doit déposer un dossier, s’acquitter de frais de procédure (environ 1 000 francs suisses) et formuler ses demandes. Le délai standard de 21 jours a été réduit à 10 jours par les règlements de la CAF. Une fois l’appel introduit, un délai supplémentaire de 10 jours est accordé pour détailler les arguments juridiques.

La procédure complète peut durer environ un an, incluant la phase d’instruction (6 à 9 mois) et le rendu de la sentence (environ 4 mois). Il n’existe pas de véritable appel contre une décision du TAS, hormis un recours limité devant le Tribunal fédéral suisse.
Effet suspensif et mesures provisoires
Le recours devant le TAS n’a pas d’effet suspensif automatique. Si le Sénégal souhaite conserver provisoirement son titre, il doit en faire la demande via des mesures conservatoires. Le TAS statue alors rapidement sur cette requête.
Composition du tribunal
Les affaires sont généralement jugées par un panel de trois arbitres spécialisés en droit du sport. Chaque partie en désigne un, et ces deux arbitres choisissent un président indépendant, qui ne peut être de la nationalité des parties afin de garantir l’impartialité.
Une décision fondée sur les règlements
Le TAS ne se prononce pas sur des considérations émotionnelles ou sportives, mais applique strictement les règlements. Dans ce cas précis, il devra déterminer si les articles 82 et 84 du règlement de la CAN ont été respectés ou violés. Ces dispositions concernent notamment l’abandon de match et les conséquences disciplinaires associées.
Le cœur du litige
Le point central du débat porte sur la définition de la notion d’« équipe ». Une équipe est-elle considérée comme ayant quitté le terrain si certains joueurs y restent ? En l’occurrence, plusieurs joueurs sénégalais, dont Sadio Mané, étaient encore présents sur la pelouse. Toutefois, le règlement impose un minimum de sept joueurs pour poursuivre une rencontre. Ce seuil pourrait être déterminant dans l’analyse du TAS.
Un autre aspect concerne le respect des droits de la défense. Si le Sénégal n’a pas été entendu lors de la procédure interne de la CAF, cela pourrait constituer une irrégularité procédurale, sans nécessairement influer sur l’analyse de fond.
Témoignages et éléments de preuve
Le TAS peut auditionner des témoins, y compris l’arbitre du match ou des joueurs. Ces auditions incluent interrogatoires et contre-interrogatoires. Des acteurs comme Sadio Mané pourraient ainsi être appelés à témoigner pour éclairer les circonstances des faits.
L’impact de la reprise du match
Le fait que le match ait repris après l’incident soulève une question juridique : cela constitue-t-il une renonciation à contester la situation initiale ? Si le Maroc a accepté de reprendre le jeu, cela pourrait affaiblir sa position. Toutefois, en l’absence de dispositions spécifiques dans le règlement, le TAS pourrait se concentrer sur la première infraction constatée.
Une décision attendue et difficilement contestable
La sentence du TAS sera définitive, sauf recours exceptionnel en annulation devant le Tribunal fédéral suisse, limité à des motifs stricts (irrégularité de procédure, incompétence, etc.).
Une issue incertaine mais orientée
Selon l’analyse de Romain Bizzini, la décision de la CAF a de fortes chances d’être confirmée. L’interprétation stricte des règlements semble jouer en faveur du Maroc, même si certaines zones d’ombre subsistent, notamment autour de la définition de l’équipe et de la reprise du match.
Cette affaire illustre la complexité du contentieux sportif international, où l’interprétation des textes et la rigueur procédurale priment sur les considérations purement sportives.

